Vie Ouvrière--Victoires… Feuillet  2    - A -

L'histoire que je vais raconter
Est une histoire vraie
C'est l'histoire de deux vies
Qui n'en font plus qu'une
C'est l'histoire d'une vie
Oubliée et unique.

Ceci dit je prie messieurs les censeurs
Qui censurent la vie
Parce qu'elle leur fait peur
De s'arrêter ici
Il vaut mieux pour eux
Et pour la vie.

La première fois que je les ai vus
Tous deux
Je les ai pris pour des jumeaux
Un peu plus tard
En les regardant m'aimer
J'ai appris qu'ils étaient
Mes parents.

Lui ouvrier
Elle ouvrière
Lui dans une filature de coton
Elle dans une filature de coton

Je les ai vus

Vivre
Travailler
Aimer
S'aimer
M'aimer

Je les ai vus
Pleurer
Espérer
Désespérer

Je les ai vus
Humiliés
Par leur patron
Qui leur offrit un jour
Pour les récompenser
Un mouchoir…

Un mouchoir maintenant usé de larmes
Un mouchoir transi de froid
Parce qu'agité mille fois
Sur les quais d'une gare
Sur les trottoirs de notre rue
Pour dire au revoir
A ma sœur qui s'est mariée
A leur fils parti trop tôt

Ils ont vécu seuls
Au rythme du coucou de la cuisine
Ils ont vécu seuls
Jour après jour
Au rythme de l'usine
Ils ont vécu seuls
Au rythme des retours de vacances

Ils attendaient le lendemain
Pour oublier le jour présent

Ils se sont aimés
Au rythme des repas
Au rytme des visites régulières
Du médecin
L'un espérant pour l'autre
Une santé meilleure

Révoltés intérieurement
Ils ont vécu leur vie
Lentement
Fidèlement

Fidèles dans l'amour
Fidèles dans le travail

Ils ne comprenaient pas toujours
Mais ils étaient fidèles
Fidèles à la vie monotone
Fidèles à l'événement inattendu

Et aujourd'hui ils sont usés
Comme un vêtement
Frotté au même endroit
Pendant des années

Ils se sont frottés à la vie
A la vie d'usine
Car pour eux
Vivre
C'était l'usine

L'usine leur a tout donné
L'argent et la maladie
Les amis et les compagnons de lutte
La retraite dérisoire et la vieillesse invivable

La machine les a façonnés
A sa façon
Ils sortent d'une usine
A fabriquer des ouvriers

Ils sont comme la terre
Fatiguée par les pluies incessantes
Et le soleil impitoyable

Ils sont comme le rocher
Qui tient malgré la violence de la mer
Ils resteront fidèles à la vie

Même s'ils savent que la vie
Un jour
Les abandonnera

Merci mes parents
de m'avoir appris
que le véritable amour
s'appelait Fidélité.

                                                                               Airel

- B -

Il en faudra des combats gagnés
Pour faire oublier le licenciement
d'un délégué

Il en faudra des espérances réalisées
Pour oublier le désespoir du chômeur

Il en faudra des rires d'enfants
Pour oublier ce regard douloureux

Il en faudra des visages apaisés
Pour oublier l'angoisse
des peuples exterminés

Il en faudra des lumières vives
Pour oublier les voies sans issue

Il en faudra des chants de fête
Pour oublier les cris de haine

Il en faudra des pains chauds et odorants
Pour oublier la faim torturante

Il en faudra des gestes de paix
Pour oublier cet instant de guerre

Il en faudra des musiques
Pour oublier les pas
cadencés et envahissants

Il en faudra des arcs-en-ciel
Pour oublier le racisme
distillé sournoisement



Il en faudra des paroles libérées
Pour oublier l'évêque bâillonné

Il en faudra des solidarités
Pour oublier les individualismes

Il en faudra des soleils
Pour oublier les nuits angoissantes

Il en faudra des gestes d'accueil
Pour oublier le suicide de l'exclu

Il en faudra des cris
Pour oublier les silences imposés

Il en faudra un réveil tous ensemble
Pour secouer et balayer
toutes les injustices

Il en faudra de la justice et de la paix
Pour faire naître l'amour

Il en faudra.
Y en aura-t-il un jour assez ?


Airel

- C -

C'est le patron qui a donné de la voix

"Car, dit-il, je suis ici chez moi
Je veux avoir les mains libres
Vous, vous n'avez plus
qu'une jambe qui vibre

Travailler serait dangereux pour vous
Votre handicap vous exclue malgré nous
Croyez bien que je sois désolé
De devoir me séparer d'un si bon délégué

Vous savez que je suis bon
Alors restez chez vous comme un con
Et je verse votre salaire
Parce qu'une seule chose peut me plaire :

Ne plus vous voir
Ni matin ni soir
Je préfère payer
Que d'être surveillé".

       Airel

Il était une fois un homme
Qui après un bon somme
S'est retrouvé à son réveil
Avec une jambe en moins que la veille


Il était une fois un patron
Qui après une courte réflexion
A acheté une entreprise
Avec la joie du pêcheur
qui fait une belle prise

Après deux ans de rééducation
D'avenir plein de questions
L'homme s'est remis sur ses pieds
A demandé à retravailler


Après deux ans de rentabilité
D'argent gagné sans compter
Le patron s'est remis à penser
'Je pourrais fermer sans dépenser'

Ils se sont retrouvés face à face
Dans une ambiance de glace
L'homme délégué des travailleurs
Le patron racheteur et lâcheur

- D -


Si j'étais un balai
Le patron prendrait soin qu'on me remette en place

Si j'étais un copeau
Le patron me ferait ramasser
car je peux encore rapporter

Si j'étais une pièce
Le patron viendrait voir si je suis conforme au plan

Si j'étais une machine
Le patron viendrait prendre
des nouvelles de mon état

Mais je ne suis qu'un ouvrier
Et le patron ne me connaît pas.

          Airel

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